Indiens Chulupi
L’ethnologue Pierre Clastres a réuni en 1966 auprès des Indiens Chulupi ce qu’il voulait être le corpus entier de leur mythologie. L’ouvrage est un recueil de 73 récits courts.
Il importe, pour comprendre le contexte, de situer et de décrire la zone géographique habitée par les Chulupi : le « Grand Chaco ». Cet immense rectangle s’étend de la rive gauche du fleuve Paraguay aux Andes, il comprend plus de la moitié du Paraguay et une partie de la Bolivie et de l’argentine. Le climat y est extrêmement contrasté, la température allant de 47°c en été à des gelées en hiver, le temps passant de la saison des pluies à de véritables sécheresses. La végétation est dense, impénétrable, essentiellement composée d’épineux et peuplée de serpents.
Quand aux Chulupi, qui comptaient cinq à six mille individus à l’époque, ils sont décrits comme grands, très charpentés et musclés, et vaillants, ayant pour habitude de se baigner au petit matin dans l’eau glacée et de se jeter jambes nues parmi des cochons sauvages aux défenses effilées. La lecture des mythes de ce peuple ne peut se passer de détails importants tels que la pratique du chamanisme, la matrilinéarité (c’est l’époux qui vient habiter chez les parents de l’épousée), et la prépondérance des activités de cueillette, de chasse et de pêche sur l’agriculture. La recherche du miel, un thème très fréquent dans ces mythes, est l’occasion pour les hommes de démontrer leur habileté –ou de perdre dramatiquement la face auprès des femmes s’ils échouent.
Bien que ce soit l’histoire du héros Kufahl qui ait été choisie pour illustrer notre paradigme, plusieurs de ces mythes témoignent d’une structure analogue à celle dont nous traitons.
Certains de ces mythes témoignent en effet d’une conception du monde analogue. Le numéro 14, par exemple, est intitulé « La fin d’un monde » (et non « La fin du monde »). Il raconte que le ciel est tombé sur la terre, retenu seulement par l’arbre aonthaiuk. Les survivants réfugiés sous cet arbre parviennent à déchirer le ciel avec une dent de rongeur –et l’on se souviendra du rôle de la souris au nez fin qui put percer la terre jusqu’à la surface dans la mythologie des Arikara. « …le ciel se déchira. Ils y taillèrent une ouverture et sortirent tous par là. Puis ils se mirent à cheminer sur cette nouvelle terre. – Maintenant, dit le vieux, on va garder précieusement cette dent au cas où le ciel retomberait ». Tout, dans ce court récit, atteste d’une connaissance cosmologique qui contient les principes de l’architecture sacrée : terre, ciel, axe du monde, et qui admet l’existence de cycles, l’alternance de destruction et de renouveau.
Le numéro 11, « L’éclipse de soleil », atteste d’une connaissance semblable. Le soleil, qui est un chasseur, a tué tous les animaux. Il saute alors dans une flaque d’eau et s’éteint. Puis, après une période d’obscurité, il ressort, épouse une fille de Lune (Lune est masculin chez les Chulupi) et tue à nouveau les animaux. Il s’agit indubitablement d’un modèle cyclique d’alternance de lumière et d’obscurité et d’une voie qui, à l’image d’Hercule, décrit l’affrontement des animaux par un héros solaire.
Parfois c’est l’un des tableaux du paradigme qui est particulièrement bien exprimé. Ainsi, dans le numéro 18, apparaît un tableau parfaitement analogue à l’étape 2, l’éclair sur le feu associé à l’image d’une maison : « Jadis, le temps était très dangereux à cause des éclairs. Et quand les gens voyaient l’orage menacer et les éclairs briller, ils faisaient très vite du feu pour avoir de la lumière et fermaient bien les maisons. Il fallait toujours avoir du feu de ho’ok, de palo-santo (Note de l’auteur : un bois qui éclaire mieux que les autres). Grâce au feu, l’éclair ne tombait pas. Quant à ceux qui étaient négligents et qui laissaient leur feu s’éteindre, l’éclair tombait sur eux et les tuait tous (…) C’est ainsi que l’éclair pouvait tuer les gens qui étaient sans lumière. Aussi faut-il avoir toujours du feu dans les maisons ». Puis, en note de bas de page : « … les oiseaux étaient maîtres du feu, les Chulupi s’en aperçurent par hasard et le dérobèrent aux oiseaux. Ceux-ci, furieux, continuent à se venger en terrifiant les Indiens de leurs cris (le tonnerre) et des éclairs que lancent leurs becs. Un seul mot désigne l’oiseau et l’éclair : höklo. Quant au tonnerre et à l’oiseau qui le produit, on les nomme : anotatas. Pour éloigner l’éclair, -faire fuir les oiseaux-, les chamanes prennent un tison flamboyant et l’agitent en l’air, menaçants ». Ainsi retrouve-t-on exactement l’image de l’éclair sur le feu, étape 2 de notre paradigme, associée à la maison comme nous l’avons vu dans d’autres traditions.
Certains mythes, enfin, contiennent de manière fragmentaire le scénario des légendes et mythes initiatiques que nous étudions.
Ainsi, dans le numéro deux, une « fille de dieu » va chercher de l’eau en griffant au passage, chaque fois, un arbre sur son chemin. Puis elle fait l’amour avec un homme qui se trouvait sur l’arbre (note : chez les Chulupi, lorsqu’une fille griffe un homme, c’est pour le désigner comme partenaire sexuel). Puis elle part très loin et elle est enceinte. Puis elle revient rejoindre l’homme, qui demande des semences pour semer en hiver. Il fait pousser et mûrir en un temps record du maïs à condition que la femme « ne regarde pas en arrière », puis ils font rôtir des épis et les consomment. Nous avons donc de nombreux marqueurs du paradigme des légendes et mythes initiatiques déjà identifiés dans tous les autres continents : la sortie de l’eau (étape 1), l’activité sexuelle (étape 2), le voyage (étape 3), la reproduction, la fertilité, le retournement, l’alimentation (étape 5). Le fait que ce soit la femme qui soit « fille de dieu » au lieu d’un héros masculin ne doit peut-être pas nous surprendre dans une société matriarcale.
Le mythe numéro six, « Origine de la couleur des oiseaux », procède d’un schéma analogue. Le grand aigle Stabu’un (en réalité un condor) enlevait un homme chaque jour, ce qui nous rappelle le crocodile Ngurangurane chez les Fang d’Afrique noire. Il avait douze enfants (ce qui est un signe de modèle cyclique évident : celui qui prend les hommes est lié à un cycle complet). Les hommes désignent Ahtita pour le combattre. Ahtita parvient à tuer les enfants de Stabu’un en leur coupant la langue (ce qui peut paraître curieux, et qui pourrait tout simplement signifier que privé de la parole, on meurt). Stabu’un, furieux, cherche Ahtita en voyageant aux quatre points cardinaux, pendant qu’Ahtita s’est caché exactement au centre, sous ses pieds, dans un « trou de fourmi », dissimulé sous des couches d’animaux divers. Puis Stabu’un creuse pour le trouver mais Ahtita s’échappe. Il cherche la protection d’un arbre, le palo-mataco : « L’arbre s’ouvrit, aussitôt Ahtita se précipita dans l’ouverture et ressortit de l’autre côté. Stabu’un qui arrivait voulut lui aussi passer. Mais l’arbre se referma sur lui et Stabu’un resta prisonnier ; c’est ainsi qu’il mourut ». Ceci nous rappelle fortement l’étape équivalente dans le mythe d’Isis, où le coffre d’Osiris est absorbé par un tronc d’arbre ; ou encore celle de Maui, mort coincé entre les jambes de la déesse gardienne de la mort. Les animaux vont alors voir le cadavre de Stabu’un : « Tous les pics voulaient percer le corps pour atteindre le sang, mais aucun d’eux n’y parvenait (ce qui nous rappelle à nouveau l’histoire du crocodile chez les Fang). Comme il était déjà un peu tard, un chef déclara : « Il est déjà tard. On ne va pas le découper maintenant, on fera cela demain et on distribuera le sang et la viande ». » Puis pendant la nuit un pic parvient à percer le corps. Les gens se peignent le corps avec le sang. « En même temps ils s’attribuèrent leurs noms : « Moi je suis un tel – Et moi je suis un tel ». » Des étapes majeures du paradigme sont ainsi vérifiées : le voyage, l’accès du centre et de l’axe du monde symbolisé par l’arbre (étape 3), puis le retournement (puisque le pic parvient seulement à percer la peau pendant la nuit, c'est-à-dire du côté sombre), l’alimentation des hommes liée au don de ses entrailles (étape 5), moyennant une étape difficile de percement (étape 6).
Citons un dernier exemple avant de présenter le mythe qui s’approche le plus du paradigme. Dans le numéro 24, un groupe d’hommes pêche. L’un d’eux est avalé par Hlavo, le grand serpent maître des eaux, et demeure plusieurs jours vivant dans son corps. Puis il trouve les cœurs de l’animal, qui sont au nombre de sept, et les coupe un par un (de même que Maui, le décepteur Maori, veut manger le cœur de la déesse gardienne de la mort après avoir pénétré son corps). Puis il perce une ouverture au niveau des côtes. « L’homme surgit à la surface, aveuglé par la lumière (…) Le soleil parvint au zénith ». L’homme est finalement demeuré sept jours à l’intérieur et en est ressorti sans cheveux. « Il était tout rouge, à cause du soleil ». A nouveau, de nombreux tableaux se retrouvent, dans le même ordre : les hommes sont dans les eaux (étape 1), l’un d’eux se retrouve dans une matrice symbolique (étape 5) dont il ressort aussi chauve qu’un nouveau-né après en avoir percé l’enveloppe (étape 6), le soleil est au zénith (étape 7).
Source : Pierre Clastres, « Mythologie des indiens Chulupi », Bibliothèque de l’Ecole des Hautes Etudes, Section des Sciences Religieuses, volume XCVIII, éd. Peeters Louvain-Paris. Pierre Clastres était ethnologue, spécialiste des indiens Guayaki, Guarani et Chulupi, Directeur d’Etudes à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes.